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Vlad Tepes
(L'empaleur) appartenait à la dynastie régnante de Valachie, les Basarab, qui tiraient
leur origine du fondateur de l'État, Basarab Ier (vers 1316-1352). Le pays - que les
sources nationales désignent toujours sous le nom de "Tara Româneascà" (le
pays roumain ou pays des Roumains) - était délimité par les Carpates méridionales, le
Bas-Danube et la mer Noire. Son premier centre politique -Curtea de Arges- se trouvait
dans la région des collines subcarpatiques d'où le nom de Muntenia (le pays de la
montagne) que lui donnent les sources étrangères principalement polonaises, russes et
moldaves.
La Valachie fut la première formation étatique médiévale roumaine, devançant de
quelques décennies la Moldavie, sa voisine du nord-est. Cette dernière n'apparaît sur
la carte politique de l'Europe du sud-est qu'au milieu du XIVe siècle, comme marche
hongroise face aux Tatars de la Horde d'Or. Dans la seconde moitié du siècle, la
Moldavie atteint ses frontières naturelles, la Mer Noire, le Dnestr, le Bas-Danube et les
Carpates orientales. Elle était ainsi la voisine directe de la Lituanie, ce qui explique
son entrée dans la sphère politique polono-lituanienne après l'union de Krevo en 1386.
La troisième province importante de la Roumanie actuelle -La Transylvanie- faisait
partie, au Moyen Age, du royaume de Hongrie. Les rois arpadiens avaient colonisé là
près des frontières avec la future Valachie une population d'origine allemande connue
sous le nom de Sasi (Saxons), bien que ces colons fussent essentiellement originaires de
Flandre, du Luxembourg et de la vallée de la Moselle. Les saxons de Transylvanie avaient
l'obligation de monter la garde sur les Carpates méridionales en échange de privilèges
importants qui firent la fortune de leurs villes, notamment de Brasov (Kronstadt) et de
Sibiu (Hermannstadt). Dans le courant des XIVe siècles, ces deux villes constituèrent
des véritables plaques tournantes pour le commerce de la Hongrie et de l'Europe centrale
avec le Levant, en passant, bien évidemment, par la Valachie voisine.
Tout comme la Valachie et la Moldavie, la Transylvanie avait à sa tête un voïvode. Mais
là s'arrêtait la ressemblance car le voïvode de Transylvanie était un fonctionnaire
nommé par le roi de Hongrie, tandis que ses homonymes valaque et moldave étaient les
chefs suprêmes du pays, issus de la dynastie régnante.
L'absence d'une règle stricte régissant la succession des princes au trône avait eu des
conséquences désastreuses pour la stabilité politique des pays roumains. Sommairement
le système était caractérisé d'héréditaire électif : on élisait les princes
toujours dans la famille régnante (les Basarab en Valachie), mais tous les membres
-bâtards inclus- étaient susceptibles d'accéder au trône, d'où des luttes intestines
incessantes entre les différents partis et les prétendants qu'ils soutenaient.
A ces difficultés internes s'ajoutaient la rivalité et la confrontation, dans l'espace
carpato-danubien, de deux États très différents, mais possédant en commun la conscience
d'une mission de guerre sainte, l'un au nom de la Croix : la Hongrie, l'autre au nom du
Croissant : l'Empire Ottoman. Dans ces conditions, la Valachie subit, tout au long du XVe
siècle, le sort peu enviable de théâtre des guerres turco-hongroises.
La Valachie était liée à chacun de ces deux États par des liens d'une nature très
particulière : en tant que vassaux des rois de Hongrie, les princes valaques détenaient
de ceux-ci en fief deux régions dans le sud de la Transylvanie, à savoir l'Amlas et le
Fàgàras, habitées en majorité par des Roumains. Quant à l'Empire Byzantin, de la
Bulgarie et de la Serbie, le voisin méridional de la Valachie sur tout le cours du Danube
inférieur, depuis les portes de Fer jusqu'à la Mer Noire, soit environ un millier de
kilomètres. Détenant militairement quelques points stratégiques sur la rive gauche du
fleuve (Giurgiu et Turnu), les turcs essayaient, à l'aide des troupes irrégulières des
azaps et des akîngs, de dominer le pays et d'obtenir ainsi le libre accès à la
Transylvanie méridionale où ils allaient piller les riches villes et villages saxons.
Le moyen privilégié que Turcs et Hongrois employèrent pour dominer le pays fut
l'installation que Turcs et Hongrois employèrent pour dominer le pays fut l'installation
de princes fidèles à Târgoviste, la capitale de la principauté de Valachie . Pour ce
faire, ils n'hésitaient pas à envoyer des corps expéditionnaires afin de chasser le
prince régnant et le remplacer par le candidat de leur choix. Si l'attaque réussissait,
l'ancien prince était décapité et le nouveau se déclarait voïévode à son tour. Dans
le cas où l'ancien prince ne tombait pas prisonnier lors de l'attaque, il se réfugiait
chez ses protecteurs turcs ou hongrois d'où il préparait sa revanche.
Vlad Tepes et, avant lui son père Vlad II Dracul (le diable) en sont des exemples
suggestifs. Envoyé en otage à la Cour du roi Sigismond de Luxembourg en 1395, Vlad II
réussit à obtenir le trône de Valachie en 1436 seulement. Mais dès 1430 il s'était
installé en Transylvanie, à Sighisoara (Schässburg), d'où il guettait une occasion
favorable pour s'emparer de l'héritage paternel. C'est autour de cette dernière date
qu'il faut placer la naissance de son second fils, Vlad, plus connu sous le sobriquet de
Dracula. Nous ne connaissons pas le nom de sa mère ; elle était vraisemblablement une
dame de la noblesse hongroise. Par ailleurs, du côté de sa grand-mère paternelle, la
princesse Mara, épouse de Mircea Ier (prince de 1386 à 1418), Dracula était apparenté
à nombre de grandes familles de l'aristocratie magyare.
Évincé du trône en 1442 à l'occasion d'une guerre turco-hongroise, Vlad II Dracul fut
rétabli en Valachie deux ans plus tard. Ses deux fils mineurs Vlad, le futur Dracula, et
son demi-frère cadet, Radu, furent envoyés comme otages chez les Turcs. Ayant choisi de
faire sa paix avec les Turcs en 1477, Vlad II encourut l'ire de Jean Hunyadi qui le défit
lors d'une campagne éclair au Sud des Carpates et installa un nouveau prince sur le
trône valaque Vladislav II (décembre 1447).
Durant l'année 1448 les hostilités entre l'Empire Ottoman et la Hongrie allèrent en
s'intensifiant pour culminer avec la sévère défaite que les Chrétiens se virent
infliger en octobre à Kosovo. Profitant de l'absence de Vladislav II, parti avec ses
troupes combattre les Turcs, Mourad II envoya un corps expéditionnaire qui installa
Dracula comme prince de Valachie. Ce premier règne ne dura que deux mois car, chassé par
Vladislav II, Dracula dut se réfugier en Moldavie et ensuite en Hongrie. Ce fut
finalement avec l'aide de Jean Hunyadi, l'assassin de son père, que Vlad Tepes, appuyé
aussi par un parti de Bojare, occupa le trône Valaque en août 1456 lors d'une campagne
où Vladislav II trouva la mort.
Le premier acte de politique étrangère du nouveau prince fut la conclusion d'un traité
d'alliance avec le roi de Hongrie Ladislas le Posthume qui incluait également les Saxons
de Transylvanie. Le traité avec ces derniers, en date du 6 septembre 1456, indique
clairement les options politiques de Vlad : fidélité au roi Ladislas, alliance avec la
Hongrie et la Transylvanie contre les Turcs, liberté de commerce en Valachie pour les
Saxons, droit d'asile en Transylvanie pour le prince ne cas de nécessité, refoulement
éventuel des "réfugiés politiques", etc. Ce faisant, Dracula abandonnait la
politique protectionniste de son devancier en accordant la priorité à l'alliance avec la
Hongrie et avec les villes saxonnes de Transylvanie.
Comme prix de son alignement inconditionnel le prince valaque entendit récupérer les
fiefs transylvains d'Amlas et de Fàgàras que Vladislav II s'était vu confisquer
quelques années auparavant. Le Fàgàras figure dans son titre dès la fin de l'année
1456, mais pas l'Amlas devenu possession des Saxons de Hermannstadt (Sibiu).
Le long et sanglant conflit entre Vlad et les Saxons de Sibiu et de Brasov prit ses
racines dans les événements immédiatement postérieurs à son accession au trône. En
effet, le 10 septembre 1456, Vlad annonçait aux bourgeois de Kronstadt (Brasov) la venue
d'un ambassadeur turc lui demandant le paiement du tribut (hàràg) et le libre accès en
Transylvanie pour les troupes ottomanes à des fins de pillage. Dans l'impossibilité de
s'opposer seul à ces exigences, Dracula demanda à ses alliés de fraîche date de lui
envoyer en aide une troupe d'élite pour impressionner les Turcs et les obliger à
réduire leurs prétentions. Le prince prenait Dieu à témoin quia.... plus de bonitate
vestra et stabilitate cogitamus quam nostra. Mais les Saxons n'ayant pas répondu à ces
appels pressants, Vlad se vit forcé d'envoyer un de ses fils en otage et de payer tribut
aux Turcs. Le montant du tribut devait atteindre la somme de dix mille ducats d'or, ce qui
reflète bien la volonté de Mahomet II de faire payer cher au voïévode roumain le prix
de la paix.
Ce geste fut ressenti par le roi hongrois comme un acte d'hostilité à l'égard de son
pays et il se considéra délié de son serment envers Dracula. Pour leur part, les
bourgeois de Brasov allaient abriter chez eux le prétendant Dan, tandis que ceux de Sibiu
installeront dans l'Amlas, le fief de Dracula, un autre prétendant au trône valaque, le
futur prince Vlad IV, dit le Moine (1482-1495). Un troisième prétendant, Basarab (le
futur prince Basarab III, 1473-1477), se trouvait en même temps à Shighisoara
(Schässburg), toujours en Transylvanie.
Cette brusque hostilité des Saxons à l'encontre de Vlad a été expliquée par les
mesures protectionnistes que le prince valaque prit en faveur des villes et des marchands
de Valachie. Par là, le prince roumain portait atteinte aux intérêts des marchands de
Transylvanie, principalement aux Saxons de Brasov et de Sibiu qui bénéficiaient de
privilèges douaniers pour les marchandises allant en et venant de Valachie. A la suite de
ces mesures qui seront prises également par les successeurs de Dracula, les marchands
valaques remplaceront peu à peu les Saxons comme intermédiaires dans le commerce
levantin en Valachie et en Transylvanie, processus qui durera environ un siècle.
Fidèle au but qu'il s'était proposé, à savoir la récupération du fief transylvain de
l'Amlas, Vlad Tepes y fit une incursion au printemps de l'année 1457 en vue de déloger
le prétendant Vlad le Moine et de punir les habitants qu'il tenait pour des sujets
rebelles à leur véritable seigneur. Cette action s'insérait dans une confrontation de
plus grande envergure qui embrassa la Transylvanie et la Hongrie tout entière. Il
s'agissait du conflit entre deux partis de la noblesse hongroise, conflit exacerbé par la
mort de Ladislas le Posthume le 23 novembre 1457. Après des consultations mouvementées,
la diète hongroise élut Mathias, fils cadet de Jean Hunyadi, roi le 24 janvier 1458, non
sans lui imposer une rigoureuse Wahl capitulation (contrat). Ainsi, aux termes de l'article
deux, le roi était tenu d'assurer la défense du pays à ses propres frais et avec ses
propres troupes ; il ne pouvait demander la levée des troupes de la noblesse laïque et
ecclésiastique qu'en cas d'extrême danger : cette mesure réduisait considérablement
les initiatives du nouveau roi Mathias était nommé gouverneur du pays pour cinq ans,
afin d'aider le jeune roi (il n'avait pas encore 15 ans) dans la conduite des affaires.
Mais, très vite, Mathias Corvin se débarrassa de la tutelle de son oncle, dont un des
"péchés" aura été son zèle immodéré pour la Croisade, action dans
laquelle il désirait imiter son illustre beau-frère, Jean Hunyadi. En moins d'un an de
règne, le jeune roi comprit qu'il était indispensable de récupérer la sainte couronne
de Hongrie qui se trouvait entre les mains de l'empereur Frédéric III. Car, sans
couronne et, par conséquent, sans couronnement, la légitimité du nouveau roi pouvait
être aisément réfutée et son autorité contestée, d'autant plus qu'une bonne partie
des magnats hongrois était favorable aux prétentions de l'empereur à la couronne de
Hongrie, craignant avec raison la domination autoritaire de Mathias.
Face à cette menace, Mathias Corvin réagit en renouant ou en améliorant ses relations
avec Brasov et Sibiu ; puis, en août, il pardonna aux Saxons tous les excès qu'ils
avaient commis durant la guerre des années précédentes. En clair cela signifiait pour
Mathias Corvin, mais aussi pour Vlad Tepes, l'arrêt de toute hostilité à l'égard des
villes saxonnes. Mathias lui envoya en ambassade le 10 septembre 1458 Benoît de Boithor
in certis factis nostris et magne importancie rebus, mais sans réussir à améliorer de
manière durable les relations avec le prince valaque. Ce dernier sévit dans les années
1458-1459 contre les marchands de Brasov qui, en dépit de l'interdiction, essayaient
d'atteindre le port danubien de Bràila. Cet événement, raconté dans les récits
allemands et dans le poème de Michel Beheim, fut accompagné d'autres mesures de
représailles que les lettres du prétendant Dan Décrivent en détail.
Sur ces entre faits, la mort du pape Calixte III et l'élection, le 27 août 1458, d'Aneas
Silvius Piccolomini sous le nom de Pie II, donnèrent à l'idée de Croisade une nouvelle
impulsion. Le nouveau pape allait oeuvrer durant tout son pontificat à mettre sur pied
une grande campagne pour expulser d'Europe Mahomet II. Le souverain pontife considérait
Mathias Corvin comme l'un des protagonistes virtuels de la Croisade et comme le fer de
lance destiné à porter les premiers coups aux Infidèles.
Dans un premier temps, le jeune roi répondit aux espérances du pape par des prouesses
au-delà de toute attente. La rivalité turco-hongroise pour le despotat de Serbie allait
lui fournir l'occasion d'intervenir au sud du Danube en cette même année 1458. Vers le
début du mois d'octobre, les Hongrois infligèrent une sévère défaite aux troupes
ottomanes placées sous les ordres du grand vizir Mahmoud pacha, qui venait de conquérir
plusieurs forteresses et d'inquiéter Belgrade. A la lumière des renseignements fournis
par une chronique italienne anonyme (La progenia Cassa de'Octomani, XVe siècle) il est
permis de supposer que la victoire remportée par Mathias Corvin sur les Turcs fut
précédée par une première rencontre de ces derniers avec les Roumains, rencontre dont
Dracula sortit vainqueur.
On pourrait espérer qu'à la suite de cette éclatante victoire sur les Turcs, le jeune
roi allait poursuivre les opérations militaires en Serbie. Mais ce fut le contraire qui
se produisit : le 15 octobre 1458, Mathias Corvin fit arrêter son oncle Michel Szilàgyi
à Belgrade, et l'armée hongroise fit demi-tour. Vu que Michel Szilàgyi était l'ardent
partisan d'une croisade antiottomane, il était à craindre que la décision du roi ne
sonnât le glas de cette entreprise. Car, plus que jamais, Mathias Corvin poursuivait avec
acharnement son but principal : être reconnu comme roi de Hongrie par l'empereur
Frédéric III.
Cette préoccupation constante du roi est un facteur essentiel pour une meilleure
compréhension de son attitude envers Vlad et envers le danger turc en général. Le 17
février 1459, une importante assemblée de magnats hongrois élisait Frédéric III comme
roi de Hongrie et rendait public un manifeste appelant la population du pays à
reconnaître cette élection. Couronnée le 4 mars à Wiener Neustadt, Frédéric
s'intitula désormais roi de Hongrie et ses descendants réussirent à s'emparer, en 1527,
du trône hongrois pour quatre siècles.
Pour le moment la guerre civile reprit en Hongrie, au grand mécontentement de Pie II qui
voyait compromis ses efforts en vue d'organiser une grande assemblée à Mantoue et qui
réitéra donc ses appels à la paix et en faveur de la Croisade. Lors de l'ouverture des
travaux du congrès de Mantoue, le 26 septembre 1459, le pape fit le bilan des succès des
Turcs, "peuple assoiffé de notre sang qui, après avoir soumis la Grèce, a déjà
l'épée placée sur le flanc de la Hongrie". Bien que la diète se fût achevée par
l'adoption d'une décision unanime de continuer la guerre contre les Ottomans, la position
de Venise, aussi bien que celle de la délégation impériale, empêcha que l'on passât
aux actes. Néanmoins, le 14 janvier 1460, Pie II donna lecture de la bulle annonçant la
Croisade.
On peut mettre en relation les travaux de la diète de Mantoue et la décision du
voïévode Vlad de cesser le paiement du tribut aux Turcs en cette même année 1460. Le
prince s'employa aussi à briser l'opposition des bojare du parti pro-turc par quelques
exécutions et le remaniement du conseil princier, mais le nombre des victimes n'a jamais
pu atteindre les cinq cents personnes dont parle Michel Beheim. L'imminence de la croisade
ne faisait plus de doute et Pie II redoubla d'efforts pour obtenir la conclusion de la
paix entre Frédéric III, promu au rang de commandant général des troupes chrétiennes,
et Mathias Corvin. A ce dernier le pape offrit, dès le 20 février 1460, 40 000 ducats en
cas de guerre avec les Turcs, à condition de ne conclure avec Mahomet II aucune paix
séparée.
Mais Mathias Corvin ne désirait pas s'engager contre les Turcs comme le souhaitaient le
pape et Dracula. On peut croire donc qu'il ait toléré que le prince Dan, un cousin du
voïévode roumain, tente de s'emparer du trône de Valachie. Ce prétendant proclamait
partout à cor et à cri l'aide que le roi et les villes saxonnes, surtout celle de
Brasov, lui accordaient sans réserve. Son expédition eut lieu aux alentours de Pâques
(13 avril cette année) : en effet, le 22 juin, un certain Blasius annonçait de Pest aux
bourgeois de Bartfa (Bardejov, en Tchécoslovaquie) la défaite et la décapitation de Dan
par Dracula et les sévices du vainqueur à l'encontre des partisans du défunt.
L'expédition de représailles de Dracula contre la ville de Brasov survint au mois de mai
de la même année. Le voïévode avait retenu une grande ambassade des Saxons
(cinquante-cinq personnes en tout) pendant environ cinq semaines, afin de se ménager
l'effet de la surprise. A cette occasion furent brûlés les faubourgs de Brasov,
l'église Saint-Barthélemy, furent attaqués Codlea (Zeiding) et vraisemblablement Bod
(Beckendorf) et eurent lieu des empalements près de la chapelle Saint-Jacques à Brasov
que décrivent les récits allemands. Une autre campagne du voïévode valaque se place le
24 août 1460 : elle était dirigée, cette fois, contre les habitants rebelles des fiefs
transylvains d'Amlas et de Fàgàras.
Devant cette réplique énergique, les Saxons transylvains se virent contraints d'entamer
des négociations et un armistice fut conclu vers le 6 septembre. Bien que nous manquions
de documents sur la suite des négociations, il semble qu'après cette date -automne 1460-
il n'y eut plus de conflits armés entre Dracula et les villes saxonnes de Transylvanie.
Cela signifie pas pour autant que les anciens ressentiments fussent oubliés.
La trêve de Dracula avec les Saxons suivit la prolongation de l'armistice entre
Frédéric III et Mathias Corvin jusqu'en février 1461. A l'expiration de cet armistice,
la pression hongroise et autrichienne sur l'armée impériale obligea le Habsbourg à
ouvrir des négociations. Au début de l'année 1462, l'évêque Jean Vitéz se rendit à
Graz où il rencontra le légat pontifical Jérôme Landus, évêque de Crète et réussit
à élaborer avec Frédéric un projet de traité. Les six points prévoyaient notamment :
l'octroi du titre de "roi de Hongrie" à l'empereur ; celui-ci adopterait
Mathias comme fils et ce dernier prendrait l'empereur comme père ; ils seraient
dorénavant liés par une alliance contre tout ennemi à l'exception du pape ; comme
preuve de ses intentions paternelles, Frédéric rendrait à Mathias la couronne hongroise
; si le roi Mathias mourait sans héritiers légitimes, la couronne reviendrait à
l'empereur et à ses descendants. Les deux autres points de l'accord avaient trait à
l'amnistie générale accordée par les deux parties et au sort de plusieurs villes
frontalières occupées par les troupes impériales.
C'était là le texte officiel de la convention, destiné à être rendu public. Mais
trois clauses au moins devaient rester secrètes : le roi Mathias s'obligeait à payer à
l'empereur 80 000 ducats d'or pour prix de la couronne ; il devait également renoncer à
l'alliance avec l'archiduc Albert d'Autriche, le frère de Frédéric III, et, chose
encore plus grave pour sa dynastie, il s'engageait à ne pas se remarier.
En dépit de leur extrême dureté, les conditions de paix furent acceptées par Mathias,
décidé qu'il était à récupérer sa couronne. Afin de lever l'importance somme
qu'exigeait l'empereur, le roi de Hongrie convoqua la diète à Bude pour le 10 mai 1462.
Tandis que Mathias Corvin guerroyait ou menait des tractations avec le Habsbourg, Mahomet
II confirmait les pires craintes du pape. Après avoir occupé la Serbie (1458-1459) et la
Morée (1460), le Sultan se consacra, durant l'année 1461, aux affaires d'Asie, mettant
fin à l'empire des Grands Commènes de Trébizonde et à l'État turc de Sinope. Il
laissait ainsi le front du Danube presque dégarni de troupes, mais, chose paradoxale, les
Hongrois ne profitèrent pas de la situation, alimentant ainsi les bruits qui couraient au
sujet d'une paix secrète conclue avec les Turcs en 1461.
Toutefois les calculs de Mathias furent contrecarrés par les hostilités que Vlad Tepes
entreprit contre les Ottomans au début de l'année 1462. Ces hostilités furent
précédées par des manœuvres diplomatiques pour convaincre Vlad d'abandonner les
Hongrois et de renoncer au mariage qu'il projetait avec une proche parente du roi Mathias.
Toutes les sources contemporaines s'accordent, de plus, à considérer que les Turcs
essayèrent une ruse pour capturer Dracula. Le résultat fut le contraire de celui qui
était escompté, et le prince valaque fit empaler les deux envoyés Ottomans, Hamza bey
de Vidin et le grec Thomas Catabolènos, secrétaire du Sultan, sur des pals plus hauts
que la moyenne.
La riposte du voïévode roumain fut un raid dévastateur, effectué en plein hiver avec
une traversée du Danube, gelé de Vidin à l'embouchure, sur un front d'environ mille
kilomètres. Vlad s'attaqua surtout aux villes et villages bulgares ou turcs, détruisant
systématiquement tous les gués, tuant ou ramenant sur la rive gauche du fleuve des
milliers de chrétiens. Rendant compte de tout cela au roi de Hongrie, Vlad y ajouta le
bilan de cette sanglante aventure : 23 883 morts "sans compter ceux qui ont été
brûlés vifs dans leurs maisons ou dont les têtes n'ont pas été présentées à nos
fichiers".
Afin d'obtenir plus facilement l'assistance de Mathias, le prince valaque avait épargné
le gué de Vidin : c'était choisir à l'avance le terrain de la confrontation, à 200
kilomètres à l'est de Belgrade et près des voies d'accès menant au Banat et en
Transylvanie.
Dans sa lettre Vlad avait demandé au roi de Hongrie de lui fournir de l'aide avant la
Sainte-Grégoire (12 mars). Or, eût-il voulu le faire, Mathias ne pouvait accéder à
cette demande : il venait de convoquer la diète à Bude pour le 10 mai afin d'obtenir
l'argent nécessaire au rachat de la couronne. Après avoir acquis le soutien des villes,
de la noblesse et du clergé pour cette affaire, le roi envoya en mai un ambassadeur au
pape afin de demander à nouveau les subsides promis. Par ailleurs, il venait de faire la
paix avec Jan Giskra de Brandys, le terrible condottiere tchèque, auquel le roi s'engagea
à payer 40 000 florins d'or, tout en lui cédant plusieurs châteaux forts.
Sur ces entrefaites, Mahomet II il avait fait ses préparatifs en vue d'une grande
campagne. L'armée (forte de 60 000 hommes, c'était la plus importante depuis celle qui
avait permis la prise de Constantinople) et la flotte se réunirent de mars à avril 1462.
On apprit à Bude que le Grand Turc s'était mis en marche de Stamboul, trois jours après
la Saint-Georges (26 avril), pour "détruire le Valaque" ; trois cents navires
devaient faciliter le passage des troupes de Vidin. Pour ce qui est de Vlad, la même
source affirme que, après avoir mis en sécurité suxu a monti les femmes et les enfants,
il avait appelé sous les armes tous les hommes valides à partir de l'âge de douze ans.
A la tête d'une armée estimée de 30 000 hommes, il se préparait à affronter le
vainqueur de Constantinople et montait la garde sur le Danube. Cependant, l'avance de la
flotte turque dans la mer Noire le contraignit à dépêcher un corps de sept mille hommes
pour défendre la forteresse de Kilia, menacée aussi par le prince de Moldavie Etienne,
son ancien protégé.
Mathias Corvin avait promis de se mettre en marche aussitôt la diète close. Mais il faut
préciser en se faveur que la menace turque semblait dirigée, au moins en partie, contre
Belgrade, car Mahomet II n'avait pas oublié la défaite subie en 1456 devant cette
"clef" du royaume de Hongrie. A cela s'ajoutait le manque chronique d'argent qui
risquait de paralyser les actions du roi. Les rapports de l'ambassadeur vénitien Pierre
de Tommasi sont très clairs à ce sujet. Les grands seigneurs hongrois partageaient cette
opinion, disait encore l'ambassadeur, en déplorant que le roi n'eût reçu plus tôt
l'argent réuni en vue de la Croisade, car le sultan aurait fait des propositions de paix
au roi que ce dernier avait refusée, espérant l'aide des puissances chrétiennes. Et
l'ambassadeur de reprendre ce qu'il avait déjà écrit : il lui semblait que les nobles
hongrois, "poussés au désespoir par la nécessité" (où ils se trouvent)
étaient prêts à avoir recours à un subterfuge (scapucio) "entraînant la ruine de
tous les chrétiens".
Ces affirmations, pourtant fort précises, n'ont pas été prises en considération
jusqu'à ce jour dans le problème qui nous intéresse. Elles éclairent pourtant d'un
jour nouveau l'atmosphère de la cour de Bude, déchirée par des tendances
contradictoires mais unanime sur un point : tant que le roi Mathias n'aurait été
couronné, son autorité se trouverait toujours remise en question. Et, il faut bien le
reconnaître, c'était là la voix de la raison.
Le mois de juin 1462 allait être décisif pour la poursuite de cette croisade tardive.
L'armée turque réussit, malgré des pertes insignes, à forcer le Danube le 4 juin. Au
bout de deux semaines de harcèlements, Vlad attaqua par surprise dans la nuit du 17 au 18
juin, le camp turc : il infligea de lourdes pertes aux Ottomans, mais sans parvenir à
tuer Mahomet II comme il s'était proposé.
Après cette confrontation, l'armée turque arriva devant Târgoviste, la capitale du
pays, mais là elle fut prise sous le feu nourri des canons qui défendaient la place.
Mahomet II ne s'arrêta pas pour assiéger la ville et continua sa progression vers l'est.
N'ayant pas réussi à capturer le prince roumain ni à détruire son armée, le sultan
sonna la retraite et, au début du mois de juillet, regagnait Istanbul. Quant à la
flotte, elle avait été vaincue devant Kilia que défendait, depuis 1448, une garnison
hongroise.
Cette invasion du pays avait été rendue, en partie, possible par les sympathies que les
Turcs y avaient trouvées : des éléments de la noblesse roumaine en opposition à Vlad
avaient aidé les envahisseurs. Ceux-ci avaient même bénéficié de l'appui du frère du
voïévode, Radu le Bel, que Mahomet II, en se retirant, laissa avec un corps d'armée
turque à Bràila.
Sur ces entre faits, le roi de Hongrie continuait d'attendre les subsides de Venise et du
pape pour se mettre en marche contre les turcs. Les nouvelles de Valachie -retraite de
l'armée par son propre frère et qui se trouvait en butte à l'hostilité du voïévode
Etienne de Moldavie ainsi qu'à celle des Saxons de Transylvanie- n'étaient pas de nature
à hâter l'intervention de Mathias Corvin. Son départ de Bude eut lieu à la fin du mois
de juillet, mais le roi arriva en Transylvanie seulement en septembre : peu avant le 30 il
atteignit Sibiu. Cette lenteur calculée lui permit de rassembler des informations
importantes et de décider, en connaissance de cause, du cours à donner à sa campagne.
Durant son long séjour à Sibiu (septembre-octobre) et à Brasov (novembre et une partie
de décembre 1462), le roi de Hongrie fut informé par les bourgeois saxons de leur
situation : les différentes mesures prises par Dracula à leur encontre et la fermeture
de la route nui au royaume tout entier, mais la présence, depuis juillet 1462, à
Bràila, du prince Radu le Bel, semble avoir permis la réouverture de cette voie de
commerce. En conséquence, les bourgeois saxons, les Szeklers et une bonne partie de la
noblesse transylvaine avaient, bien avant l'arrivée du roi de Hongrie à Sibiu et Brasov,
embrassé le parti de Radu.
Cette décision des Transylvains revêtait un poids autrement important lorsqu'il
s'agissait de la contribution pécuniaire destinée au rachat de la couronne hongroise.
L'alternative qui se présentait à Mathias était néanmoins délicate : d'un côté, les
puissances chrétiennes lui avaient avancé des sommes importantes pour attaquer Mahomet
II, qui, de son côté, appréhendait une attaque hongroise en Serbie et en Grèce, de
l'autre, les villes saxonnes et la noblesse transylvaine ne manifestaient aucun
enthousiasme pour attaquer les Turcs et venir en aide à Dracula, avec lequel elles
avaient un contentieux très chargé. Le soutien de cette riche province, dont les revenus
représentaient duo terci di questo regno il meglio selon l'ambassadeur vénitien, était
vital pour le roi Mathias. Même si, au début, le jeune roi (il n'avait pas encore vingt
ans) avait été séduit par l'idée d'une croisade, à son arrivée à Sibiu et à
Brasov, ses intentions changèrent entièrement. Il est vraisemblable que le récit que
les Saxons lui firent des représailles subies de la part du prince valaque, à l'aide
d'un texte écrit, semble-t-il, représailles pour lesquelles ils demandaient réparation,
a dû impressionner la sensibilité du roi.
Ces récits, vrais ou faux, poussèrent Mathias Corvin lors de sa rencontre avec Vlad, à
adopter une attitude franchement hostile envers ce dernier et à le jeter en prison.
Officiellement, l'arrestation de Dracula serait due aux lettres qu'il aurait adressées au
sultan Mahomet II, Mahmoud pacha et ad Thoenone dominum (probablement Etienne, prince de
Moldavie), dans lesquelles le voïévode valaque se serait engagé à trahir le roi de
Hongrie et à le livrer aux Turcs pour obtenir le pardon de ces derniers.
Les historiens roumains ont généralement considéré cette pièce comme un faux
fabriqué par les Saxons de Transylvanie afin d'emporter la décision du roi de lâcher
Dracula, auquel on colla l'épithète infamante de traîtres. Toujours est-il que le roi se
chargea d'éliminer le prince valaque pour un temps de la vie politique.
Cette capture de Vlad donna lieu, dès janvier 1463, à des explications dont Mathias
Corvin chargea ses ambassadeurs auprès de Venise et auprès du pape. La tâche délicate
d'exposer le point de vue hongrois aux deux puissances incomba à l'évêque de Csànad
qui présenta, à l'appui de ses dires, les textes contenant les preuves de la
"trahison" et les "inhumaines cruautés" de Dracula.
Dans la réponse qu'elle lui fit le 15 janvier 1463, Venise semble avoir accepté les
explications de Mathias : en effet, elle attendait toujours le retour de son ambassadeur
de Hongrie et, de plus, elle ne pouvait se permettre une enquête trop poussée car la
guerre de la Sérénissime avec les Ottomans était sur le point d'éclater.
Pie II, à son tour, accepta lui aussi les explications de l'ambassadeur hongrois tout en
demandant, par ailleurs, à son légat Nicolas de Modrùs (Modrussa), de se rendre à Bude
et de prendre des renseignements directement de la bouche du roi de Hongrie.
Rassuré de ce côté, Mathias Corvin put se consacrer à son but principal qui était,
plus que jamais, le rachat de la couronne et la conclusion d'un traité avec Frédéric
III. Une délégation hongroise forte de 3 000 cavaliers se présenta à la mi-juin à
Wiener Neustadt, en apportant les 80 000 ducats nécessaires à la transaction. Le traité
fut conclu le 19 juillet 1463, l'argent versé cinq jours plus tard et la couronne
apportée à Bude en grande pompe dans le courant du mois d'août.
Mathias Corvin fut couronné roi de Hongrie le 29 mars 1464 après une campagne
victorieuse en Bosnie. Mais la joie du couronnement passée, de nouveaux soucis vinrent
assaillir le jeune roi : la reconquête de la Bosnie par Mahomet II et la mort de Pie II.
En mourant, le 15 août 1464, le pape avait enjoint aux Cardinaux de poursuivre la
croisade et d'envoyer au roi de Hongrie les 40 000 ducats promis pour cette année là. Ce
dernier reçut la somme, mais la croisade fut abandonnée. Et, à la suite de la
réoccupation turque de la Bosnie, le nouveau pape Paul II (le Vénitien Pierre Bardo)
reprocha, dès 1465, au souverain hongrois, d'avoir utilisé dans son propre intérêt
l'argent destiné à la croisade. Ces accusations rejoignaient tant celles de Frédéric
III que celles de la Sérénissime qui n'avaient pas tardé à voir clair dans le jeu du
roi de Hongrie.
En tout cas, pendant dix ans, Mathias Corvin ne prit aucune initiative vis-à-vis du Grand
Turc. Ce n'est qu'en 1475 qu'il entendit se consacrer de nouveau aux problèmes Ottomans :
dans ce but, il convoqua la diète hongroise à Bude, le 24 avril, pour faire lever un
impôt d'un florin d'or par foyer, afin de reprendre la lutte contre les Turcs. Il demanda
également des subsides au pape Sixt IV et à Venise, s'assura l'alliance des bourgeois de
Sibiu en leur confirmant les privilèges de commerce et, avec la même intention, fit des
donations à ceux de Bistrita, dans le nord de la Transylvanie.
De son côté, Mahomet II choisi la même année pour attaquer et conquérir, en juin, les
colonies italiennes de Crimée, notamment Caffa, Tana et Théodoro-Mangoup, principauté
alliée à la Moldavie. Mais, fait plus grave encore et de portée incalculable, la
suzeraineté de la Porte s'étendit sur le Khanat tatar de Crimée, appelé à devenir un
allié terriblement efficace de la politique Ottomane en Europe orientale. Cette
manœuvre d'encerclement obligea Etienne le Grand, le prince de Moldavie, à conclure avec Mathias
Corvin, le 12 juillet 1475, un traité d'alliance dirigé contre les Turcs. Le prince
moldave jurait fidélité à la couronne hongroise et s'engageait à venir en aide au roi
contre quiconque, à l'exception du roi de Pologne.
Restait encore à entraîner la Valachie dans l'alliance anti-Ottomane : dans ce but,
Mathias Corvin installa Vlad Tepes en Transylvanie, près de Cluj, et lui versa une
pension de 200 florins. Dracula y resta jusqu'à la fin de l'année suivante, car le roi
de Hongrie hésitait à lui rendre le trône de Valachie : en effet, le prince Basarab III
Laiotà (1473-1474, 1475-1476) avait fait sa paix avec Mathias et se trouvait en bonnes
relations avec les Saxons, tout en payant tribut aux Turcs. Dans l'attente d'un moment
favorable pour réaliser ses plans, Dracula reprit du service dans l'armée hongroise.
Voici pourquoi ses premiers faits d'armes depuis qu'il avait retrouvé la liberté, Vlad
les accomplit dans la campagne d'hiver de Mathias Corvin contre Sabac (janvier-février
1476). La lettre du nonce, le minorité Gabriele Rangoni, évêque d'Erlau (Eger),
adressée au pape le 7 mars 1476 contient des détails vivants sur l'attaque et la
conquête de Srebrnica, de Kuslat et de Zwornik.
La réplique de Mahomet II ne se fit pas attendre. A la tête d'une forte armée, le
sultan entrait en campagne contre la Moldavie au mois de mai 1476. L'action du sultan
devait se conjuguer avec celle des Tatars de Crimée et des Valaques de Basarab III. Face
à ce déploiement de forces, la Moldavie se trouva seule. En vain Venise enjoignit à son
ambassadeur à Bude de tout mettre en oeuvre afin de déterminer le roi de Hongrie à se
porter sans retard à la rescousse d'Etienne le Grand. L'armée massée en Transylvanie
sous les ordres du voïévode de cette province, Etienne Bathory, et de Vlad Tepes, forte
de trente mille hommes, arriva trop tard en Moldavie pour empêcher la défaite du prince
moldave le 26 juillet 1476 à Valea Albà (Razboieni). Néanmoins les troupes hongroises
et transylvaines contribuèrent à l'élimination des Turcs dispersés à travers le pays,
et le chroniqueur autrichien Jacob Unrest attribue à "Trackhel Weyda" une
victoire remportée sur le Siret vers le 15 juillet.
La campagne pour l'installation de Vlad sur le trône de Valachie eut lieu la même
année, en octobre-novembre. Comme gage de ses bonnes intentions à l'égard des Saxons de
Transylvanie, Dracula confirmait le 7 octobre 1476 aux bourgeois de Brasov la liberté
totale de leur commerce en Valachie, en renonçant au droit d'étape et de dépôt, qu'il
appelle, en slavon, skala, du latin scala "escale". Après un siège de
plusieurs jours, Vlad occupa Târgoviste, la capitale valaque, d'où il annonça, le 8
novembre, sa victoire sur Basarab III. Bucarest, la deuxième capitale, fut occupée le 16
du même mois. Le 4 décembre, de Bude, Mathias Corvin faisait savoir à Gabriele Rangoni,
légat papal et évêque d'Erlau (Eger), la victoire de "ses capitaines",
Dracula et Etienne Bathory.
Cependant, ce troisième règne de Vlad allait finir tragiquement. Vers Noël, Bassarab
III revint avec l'aide des beys turcs du Danube, et, dans la bataille qui s'ensuivit,
Dracula fut "taillé en pièces", selon les dires d'un contemporain, et sa tête
fut portée à Mahomet II. La garde de deux cents hommes, laissée par Etienne le Grand
pour la protection personnelle de Vlad, fut décimée -seule une dizaine de soldats en
réchappèrent-, mais les pertes totales durent être plus importantes (quatre mille
hommes, d'après Leonardo Botta, l'envoyé du duc de Milan à Venise).
On ne connaît pas le tombeau de Vlad. La tradition veut qu'il ait été enseveli au
couvent de Snagov situé dans une île au beau milieu d'un lac proche de Bucarest. Au
siècle dernier, les moines montraient encore aux visiteurs une pierre tombale, dont
l'inscription était complètement effacée. Cette pierre, encastrée dans le dallage de
l'église, se trouve encore aujourd'hui devant les portes royales de l'iconostase. Les
moines de Snagov ajoutaient qu'on l'avait placée là afin qu'elle fût foulée aux pieds
par les célébrants au cours des offices. L'âme pécheresse du défunt trouvait ainsi
quelque allègement aux peines éternelles auxquelles elle était condamnée.
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